Le cruel monde du marché de l’emploi

C’est en rang serré à 4h du matin, au garde-à-vous, que la journée débute aujourd’hui. Il fait froid. Le vent glacial congèle chaque partie de nos corps. Nos mains sont crispées. Le commandant, lui, se fait attendre. En retard comme à son habitude, dédaignant à ces occupations professionnelles.
 
Nous sommes là. Le regard dans le vide. Cette troupe que nous constituons forme un groupe uniforme, aux personnalités formatées. C’est plus simple d’être malléable, pour les gens d’en haut vous savez.
Qu’attendons-nous, nous salarié de la grande distribution ? Nul d’entre nous le sait. En fait rien ne nous retiens vraiment. Nous, du boulot on en a. À la pelle même. C’est bien pour cela que nous sommes ici. C’est bien plus qu’un simple job alimentaire. Une sécurité non négligeable dans le contexte actuel. 
Il y a encore peu de temps, je scrutais les offres d’emploi à chercher le job idéal. À l’époque : rien, ou plutôt pas à mon goût. Jeune, la volonté de vouloir faire carrière était vitale. Le travail comme terrain d’épanouissement. La nécessité de s’insérer dans la vie active et de s’offrir une place dans ce monde de fous le sont tout autant. On pourrait d’ailleurs parler de lieu de vie, tant on y passe son temps.
 
Très vite on se met en veille. On s’active pour reluquer les offres d’emploi. Par centaines tels des produits d’appels au milieu des gondoles d’un supermarché. Les annonces apparaissent reluisantes et explicites. Toujours la même rengaine. On dit souvent qu’il faut soigner son CV, sortir du lot, se montrer original, mais au fond y’a rien de moins créatif qu’une offre d’emploi ! On dit rechercher des gens passionnés, curieux, entreprenant, et qui ont de surcroît l’esprit d’équipe et le sens des initiatives. Une belle parade en somme. Ces offres d’emplois te font croire que l’herbe est plus verte ailleurs, mais non. Ce qu’ils veulent par dessus tout ce sont des petites mains, des préposés à la tâche, des petits soldats. M’ont très bien eue ces badauds. 
En poste, les bras sont armés. Les missions deviennent lourdes. Les cargaisons s’entassent. Les réserves débordent. La tête est secouée par tant d’information. Un jour vous êtes tout. Le lendemain vous n’êtes rien. On vous abrutit sous l’égide de la désorganisation.

 
Pourtant, au début, tout commence toujours bien. Tant que tu ne dis rien, ils te caressent dans le sens du poil. Tu n’es autre qu’un pigeon pris dans les mailles d’un filet, et qui roucoulent dans une cage aux vitres sans tain. L’extérieur n’a plus de visage. Au début tu te contentes des heures légales. Mais très vite, tout prend une autre tournure. Ils savent s’y prendre. Les heures supplémentaires non rémunérées font partie du lot quotidien. Du package comme on dit. Ce sont celles-ci que les cadres exécutent naïvement pour garder leur poste. En faire plus. Encore. Toujours.
 
Et si demain t’en fait moins ils te le font comprendre. Ils te foutent la trouille au ventre. Ils t’engloutissent sous les sous-entendus pour une peccadille, sans compter la pression gratuite et les menaces acerbes d’une atteinte physique. Tout. Tu leur donnes tout. Tes jours, tes nuits, ton corps. Mais ils en veulent plus. Tel un rouleau compresseur dont la mécanique est bien huilé. Et quand il n’y en a plus, ils en prennent encore. Ils t’arrachent ton âme, tes pensées, tes sentiments jusqu’à épuisement des stocks. Ta vie est prise à partie. Et toi, tu coules. Tu croules sous les avènements ostentatoires des ordres qui te sont infligés. Sans rien comprendre. Tu trimes. Avec en tête la moindre carotte qu’ils te mettront sous le nez. T’acquiesce. Tu fais parce qu’ils t’ont dit. Mais eux ils ne te disent pas ce qu’ils font. 
 
 
Tu souffles. À l’évidence, ils te pensent au fond du gouffre, mais tu résistes. Fuir c’est donner raison. S’évader est un leurre. Rester c’est leur donner tort. Surtout ne pas fuir. Non, surtout ne pas fuir.
Le recul m’amène à croire en un meilleur monde. Plus sain. Un monde reconstruit par une génération qui ne sera pas bafouée par des codes dictés par nos aînés. Loin des tumultes irraisonnés. Loin d’un capitalisme au destin tragique. Loin de ces égoïstes qui n’ont que leur siège en cuir de leur berline comme trône pour engloutir le reste. Loin.
 
Il m’est devenu inconsidéré d’encourager un système que je déplore. Ce laboratoire d’expérimentation humaine qu’est la grande distribution pousse – les uns, les autres – dans leur derniers retranchements. À l’instar de certaine matières premières, les ressources humaines, elle, constitue en définitive une ressource épuisable. Le cruel monde du marché de l’emploi.
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